Un bijou confidentiel… trop sans doute.

Parler d’architecture c’est faire appel à l’émotion. Aussi, lorsqu’on me demande de raconter ce qu’elle a de riche dans notre département, je dois alors partager la mienne et c’est à un souvenir que je fais appel.
Suffisamment lointain pour que j’en ai oublié les contours, trop singulier pour l’avoir oublié tout à fait. Alors j’y suis retournée pour vérifier ce que racontaient les souvenirs. Et, à la fin d’une jolie matinée d’automne je peux affirmer qu’ils ne savent pas tricher, que l’émotion est toujours là.
Je suis retournée au musée des manufactures de dentelles de Retournac et j’espère que vous pourrez y aller. Pour l’architecture, pour la collection, et, pour les gens qui s’investissent pour permettre à cet équipement de persister. Pour promouvoir la qualité en toute chose, en tout lieu. Pour ne pas laisser de doute à l’importance d’un accès universel à la culture.

Peu d’entre vous reconnaîtront les lignes pures de ce vaisseau fait de béton et de verre. Un objet non identifié au cœur d’une ville de campagne qui lui donne soudain des allures de capitale. Le musée des manufactures de dentelles de Retournac vit au ralenti dans son écrin délicat. Une confidentialité qui semble si inappropriée pour qui le découvre que l’on croirait qu’il attend, on ne sait quoi, pour enfin éclore. Car, en effet, tout y est ; la justesse de l’expression architecturale, la réussite du rapport au grand paysage et l’incroyable richesse du contenu.

 

A deux pas de l’église, une respiration nichée au sein de la densité, une rampe ouverte sur le paysage. L’entrée du musée est comme une invitation que l’on découvre dans une double lecture. D’abord la dualité entre béton et pierre, entre opacité et lumière, ensuite le cadrage sur une toile de fond verdoyante et vallonnée qui semble vouloir nous rappeler où l’on est.

Accueilli par la transparence de l’extension contemporaine, le visiteur s’approprie d’abord le site que l’architecture du lieu lui permet d’embrasser à 180°. Face à lui des vitrages bords à bords pour mieux faire oublier le bâti et laisser le paysage prendre le pas. Comme une transition nécessaire depuis les rues de la ville vers un espace de découverte qui prendrait presque la forme d’un recueillement. Au sol du béton, et partout autour de la lumière. Dans l’espace de circulation où prend place un escalier,  cette dernière, délicatement tamisée par une maille métallique disposée en façade, s’amuse à dessiner des chemins. Une nouvelle transition dans cette promenade architecturale, une articulation formelle et symbolique. Le paysage se floute derrière le filtre de métal, il s’éloigne, et, face à nous, un mur de pierre et de briques. Face à nous l’histoire.

 

Pénétrant dans l’ancien atelier de manufacture de l’entreprise «Auguste Experton et Fils» réhabilité en espaces d’expositions, le voyage au pays des dentelles commence. En tout trois niveaux d’exposition qui se succèdent, de l’étage jusqu’au jardin. D’abord l’histoire européenne des dentelles et des dentellières où l’on découvre avec émotion les modes de vie de ces dernières à travers des témoignages oraux et la présentation d’objets singuliers sacralisés pour l’occasion, et, où l’on reste stupéfait faces aux ouvrages d’une finesse remarquable mis en valeur par une scénographie juste et soignée.

 

Plus bas la reconstitution d’un atelier, avec ses tables, ses postes de travail et ses machines à coudre, doucement bercés par les lumières. On comprend les cheminements des tissus, depuis la fabrication à domicile jusqu’à l’assemblage et on découvre l’envergure d’une entreprise locale qui a su s’exporter, pour faire de Retournac un centre névralgique.

 

Enfin au rez-de-jardin, une salle remplie de métiers mécaniques étonnants et méconnus installés à leur emplacement d’origine dans l’ancien atelier de dentelles mécaniques. Une apparente complexité technique qui laisse sans voix.

Puis on passe de l’obscur à la lumière, on découvre le jardin à l’arrière, calme et tranquille où l’on aimerait voir des enfants jouer. La promenade profite de la déclivité du site pour glisser sous l’extension un escalier reliant l’entrée, et en somme la rue plus haut, à cet espace en suspension. D’ici, on observe le dialogue entre deux parties d’un nouveau tout. On se demande peut-être pourquoi un jour, ici, à Retournac on a voulu casser les codes et proposer de nouveaux langages. On se dit qu’il était audacieux d’envisager un équipement de cette envergure.

 

Et puis, on comprend, en se remémorant nos pas sur les marches de l’escalier d’autrefois, laissé là, intact, s’enroulant autour des fleurs peintes estompées sur les murs, que ce que raconte ce musée est là. Simplement. On comprend qu’il raconte l’histoire d’une ville et de son patrimoine. On comprend que la brutalité du béton est un ancrage dans son temps, un témoin, comme le sont les carrés délicatement tissés que l’on expose. D’une certaine manière, ce musée nous montre comment la ville se bâtit au fil des siècles, par couches, de pierres et de souvenirs. Un manifeste pour l’intégration de l’architecture contemporaine dans le patrimoine bâti, un canot de sauvetage pour un métier que l’on oublie.

 

Et si plus tôt on osait douter de la pertinence de l’implantation de ce type d’équipement culturel dans cette campagne, dans une petite commune, c’est alors une évidence. Ce sont dans ces rues, dans ces champs que de longues heures travaillaient les dentellières. Ce sont ces paysages qui habillaient leurs journées et leurs labeurs. C’est donc ici que nous devons les rencontrer, c’est bien à nous de venir à elles, à nous de faire l’effort pour être récompensés.

© Photographies : Amandine Masut