Artisan verrier

A la fois artiste, artisan, ingénieur, designer… Emmanuel Barrois jongle et joue avec le verre pour créer à l’infini de nouvelles matières, de nouvelles couleurs, et de nouvelles manières de sculpter la lumière. « Lourd et léger, simple et incompréhensible, né du feu mais froid, liquide puis rigide […] », le verre n’a pas encore fini de dévoiler toutes ses facettes, entre les mains expertes de cet artisan de talent.
A mi-chemin entre son atelier altiligérien et le reste du monde, le maître verrier Emmanuel Barrois nous dévoile un peu de son métier, et de son parcours jusqu’à lui…`

CALQ : Comment devient-on maître verrier ?

Emmanuel Barrois : Mon parcours jusqu’au métier de verrier est un peu atypique. Au sortir du lycée, mon seul objectif était de travailler dans l’humanitaire, et de trouver donc les études qui pourraient m’y mener le plus rapidement possible. Alors après des études agricoles à Clermont-Ferrand, je suis rapidement parti en mission en Afrique et au Moyen-Orient. En Afghanistan, pendant la guerre, je faisais beaucoup de photos qui ont été publiées, et de fil en aiguille je me suis mis à travailler pour des magazines. C’est grâce à un reportage sur le patrimoine pour la revue Globe que j’ai rencontré un verrier.

CALQ : Vous avez tout de suite été fasciné par le travail du verre ?

Emmanuel Barrois : Fasciné oui, par la lumière, la couleur, le corps à corps solitaire avec le matériau. Il y a eu quelque chose d’assez irrationnel… comme la casserole qui trouve son couvercle. J’avais environ 26 ou 27 ans, et j’ai commencé à travailler avec ce verrier, et à apprendre le métier à ses côtés. Je suis resté un an avec lui, et puis je suis parti. Ça m’a mis le pied à l’étrier, j’avais trouvé un os à ronger !

CALQ : Vous avez trouvé une source inépuisable d’inspiration ?

Emmanuel Barrois : En effet. Le verre est un matériau qui me laisse libre. Le travailler, c’est travailler ses couleurs, sa texture. C’est aussi travailler et sculpter la lumière et son rayonnement. Je perçois ses potentialités inexplorées et c’est immense. Plus qu’un métier de technicien du patrimoine, je voulais créer de nouvelles techniques et créer l’art contemporain de mon temps, comme les verriers du XIIIème siècle, à leur époque. J’ai rencontré un jour l’architecte Claude Parent, qui a adhéré à mon discours, et m’a mis en contact avec d’autres architectes : Paul Andreu, Jean Nouvel, Claude Vasconi…

 

CALQ : C’est une belle philosophie, et c’est celle que vous appliquez aujourd’hui dans votre atelier ?

Emmanuel Barrois : Notre démarche est une démarche volontairement et délibérément hybride. On essaye de mettre en place des process et des techniques qui peuvent être issus de différents domaines, et l’idée est toujours d’amener de la qualité plastique et du sens dans une méthodologie artisanale. Traiter un projet, qu’il soit dans le champ du design, de l’art, de l’ingénierie ou de l’architecture, c’est avant tout se confronter à toutes sortes de complexités, d’évidences et de contradictions. C’est une quête autant qu’un combat.

 

CALQ : Comment placez-vous ce savoir-faire si artisanal, au cœur de projets contemporains, et souvent de si grande envergure ?

Emmanuel Barrois : On peut travailler des matériaux artisanaux de manière industrielle, et travailler des matériaux industriels de manière artisanale, pour produire des choses que ni l’artisanat, ni l’industrie seule ne seraient capables de produire. Aujourd’hui, pour chaque projet, notre intervention peut être multiple. On peut être un exécutant et produire des pièces pour un projet qui a été dessiné en amont, par un architecte, un designer, ou un artiste. Mais aussi travailler comme designer verrier, comme pour la Canopée forum des Halles à Paris par exemple, où j’ai fait beaucoup de prototypage. Il a fallu inventer le verre, mettre au point la recette, et tester plusieurs types de couleurs et de textures, pour trouver la formule qui conviendrait à un projet d’une telle envergure. Il y a aussi des projets où les deux cas de figure se confondent : on nous consulte pour tout imaginer de A à Z. On dessine les motifs, les couleurs, les textures, on imagine la technique, et on produit. Tout ça au service de l’architecture monumentale, de l’architecture d’intérieur, ou même de l’art contemporain.

CALQ : On peine à imaginer qu’un atelier tel que le vôtre est toujours implanté ici, près de Brioude. Vous n’avez jamais pensé ouvrir un bureau ailleurs ?

Emmanuel Barrois : Je n’ai jamais envisagé d’aller ailleurs, même si j’ai été sollicité, en particulier en Chine. Je suis arrivé en Haute-Loire en 1994, sur les suggestions de Jacques Barrot. Il y a un côté Far West que j’aime bien, dans nos départements. Il y a plein de choses à réinventer, et un côté un peu familial qui ne me déplaît pas… les gens se connaissent. Naturellement je préfère rester dans l’atelier, j’ai un tempérament qui ne me porte pas trop à communiquer. C’est une sorte d’ermitage pour moi, et ça me va très bien. C’est aussi pour cela que je suis en Auvergne, qui est ma région d’origine.