Entretien avec Olivier & Fabien Chabanne

Lundi, 7h45, café matinal « Chez mon Pote », célèbre établissement de la place du marché couvert. François, le gérant du bar, m’interpelle : « Tu cherches toujours de vieux modèles de voitures et motos ? Je te présente Fabien ». 

Après une conversation entre amateurs, celui-ci me donne rendez-vous le lendemain chez son frère jumeau, Olivier. Lorsque je m’y rends, je m’attends tout au plus à voir un ou deux modèles intéressants, mais lorsque j’entre dans le garage des deux frères… Quelle surprise ! Une véritable caverne d’Ali Baba de la mécanique du siècle dernier. Instinctivement, mon regard se porte sur sa dernière restauration : une Motobécane culbutée de 1952. Presque comme une gifle, la nostalgie m’envahit subitement. Des odeurs de mon enfance resurgissent. Pourtant, ce n’est pas l’odeur de la mécanique ou de l’essence qui en sont la cause, mais bien l’odeur d’un panier de pêche fabriqué en noisetier, celle des fougères et celle des truites que mon oncle venait de pêcher à Prades, où il m’emmenait sur cette même moto. En quelques secondes, je réalise grâce aux frères Chabanne, un bond de cinquante ans en arrière ! Celui-ci me fait alors replonger dans les années « bonheur », marquant le début des Trente Glorieuses : Laurel et Hardy, Buster Keaton et son film Le Caméraman, James Dean, de vieux appareils photo à soufflet…Dans ce garage de Sanssac-l’Eglise, mon voyage dans le temps ne veut pas s’arrêter, allant des Ford T aux autres bijoux à trois et quatre roues dont une des premières voitures électriques lyonnaises. 

Bien souvent, la passion naît d’une rencontre. Pour les frères Chabanne, ce sera celle d’une vieille dame, une vedette galaxie appartenant à leur grand-mère, née en 1900, qui trône sur cale, recouverte par de vieilles toiles de matelas. Dans leur enfance, Olivier et Fabien rendent régulièrement visite à leur aïeule, et la raideur de cette institutrice d’un autre temps leur fait d’autant plus apprécier la souplesse des sièges en cuir de la vieille voiture. En raison de sa grande calandre, les deux enfants la renomment très vite les « dents de la mer », en référence au film qui fait alors fureur au cinéma. Il y a aussi la voiture à pédales EDF (Établissement DEVILLAINE FRÈRES) qui devient très vite pour les deux frères une auto-tamponneuse, s’amusant à l’envoyer valdinguer contre les murs du garage. L’interdiction du père de pénétrer dans l’atelier ne fait que renforcer la curiosité des enfants.

Ainsi, au contact de ces courbes d’acier, les deux frères s’enflamment. Très vite, ils se fixent pour objectif de connaître toutes les voitures, sans oublier pour autant les motos : « On sortait du vélo BMX car on a fait beaucoup de tout-terrain en compétition jusqu’à l’âge de 20 ans, ce qui nous a conduits naturellement à la moto puis à la mécanique. » Leur père, devenu complice avec le temps, récupère la vedette pour les 18 ans des garçons. Fabien et Olivier, sous l’œil paternel désormais amusé, rafraîchissent la vieille dame. Ce sera le point de départ d’une épopée mécanique fructueuse. 

 

Même passion, autres véhicules. « J’ai débuté avec la Ford Vedette avant de m’attarder sur une Coccinelle modèle 68, acquise en 1988, le jour de mes 20 ans. Ce n’était pas une « vraie » ancienne… mais maintenant si ! » précise avec amusement Olivier. De son côté, Fabien s’attaque d’abord à une Aronde avant de s’occuper de restaurer une combi VW. Toutefois, l’année 1990 marque un véritable tournant pour les frères Chabanne : Olivier achète une Renault Celtaquatre de 1936 et c’est véritablement à partir de la restauration de ce modèle que les deux frères prennent pleinement conscience du potentiel de leur passion. Une Torpédo Peugeot 181 acquise l’année suivante et dont la réparation constituera un véritable défi parachève leurs connaissances et leur désir de se lancer pleinement dans l’aventure.

Puis arrive la Ford T. Si vous voulez lancer Olivier dans un débat passionné, rien de plus simple : parlez-lui de la Ford T ! Il s’agît en effet de sa voiture fétiche : « C’est une voiture que l’on voit partout, c’est l’Histoire avec un grand « H », dans les films de Laurel et Hardy, puis pendant la première guerre mondiale, en ambulance de la Marne. La Ford T a une conduite différente des autres véhicules : différences au niveau des pédales, de la manière d’appuyer, de la place du frein, de l’accélérateur… » Olivier fait donc d’incessantes recherches et devient peu à peu une des références mondiales de la Ford T. Un livre est d’ailleurs en cours d’écriture avec plus de 3000 photos stockées depuis le début de ses recherches.

L’exigence au service de la passion. Il faut du temps pour restaurer une voiture ancienne ; il faut donc accepter l’idée d’y consacrer tout son temps libre : « Il ne faut pas le faire pour l’avoir mais bien pour le faire. C’est cet état d’esprit qui prime. Un jour, c’est fini et on peut éventuellement en profiter. C’est long et pénible. Le plaisir est celui du travail bien fait. »

C’est un lien entre la voiture et soi-même. Qu’importe si on ne peut pas faire de longues distances avec : « C’est inutile de rouler au milieu des autres véhicules actuels. Ce qui est génial, c’est de parcourir les petites routes de campagne, de passer sur des nids de poule et de s’imaginer comme autrefois. C’est la sensation de partir en arrière. On change d’époque. »

La restauration se fait uniquement avec des pièces d’origine. Ce sont des puristes. On les dit même « intégristes » car ils ne supportent pas ce qui est « bidouillé » : « On n’accepte pas les histoires inventées et imposées comme vraies. Dans les émissions télévisées, on donne une image faussée du travail demandé comme, par exemple, la restauration d’un véhicule en une nuit. »

Hormis cette idée du travail faussé, sachez que les deux frères supportent très mal un autre point : les personnes qui demandent le prix ! « Certains ne viennent que pour cela. C’est la société consumériste : c’est joli uniquement quand ça vaut cher ! »

 

Un musée ou pas ? Pour les deux frères Chabanne, il n’est pas question de faire un musée : « On aime le côté non lucratif. Cela nous fait plaisir de faire visiter aux personnes curieuses ou intéressées. Mais transformer notre garage en vitrine, ça non ! Le jour où on en fait notre métier, on ne fera que vendre. Il faut que l’on reste libre de ne faire cela que par passion. »