Facteur de guitares ayant la rage comme moteur, Loïc Le Pape crée ses instruments en acier du premier croquis à la dernière soudure.

Entre trophées d’enduro et guitares accrochées au mur, nous rencontrons cet autodidacte punk jusqu’à l’os, qui a su trouver dans la région du Puy-en-Velay le calme nécessaire pour se consacrer pleinement à son travail : façonner des guitares sur demande et sur-mesure !

CALQ : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que fais-tu ?
Loïc Lepape : Je suis originaire de Paris et je suis arrivée au Puy-en-Velay en 1985. Mon père changeait tout le temps de travail, à un moment donné j’en ai eu assez de le suivre, alors je suis resté ici. A l’époque j’étais à fond dans la mouvance punk. J’ai mis un peu ma passion pour la musique de côté quand je suis arrivé ici pour m’intéresser à un domaine dans lequel les gens sont excellent. Il y avait des talents dans l’enduro ! J’ai donc découvert ce monde et m’y suis consacré.

CALQ : Peux-tu nous parler de ton parcours, des différents métiers que tu as exercés ?
Loïc Lepape : J’ai d’abord été aérographiste… Puis j’ai travaillé dans la mécanique générale, vendu des motos, pour finalement bifurqué vers une formation d’électricien. j’ai accroché des enseignes. Chaque métier que j’ai exercé, les uns après les autres, m’ont finalement conduit à ce que je fais aujourd’hui.

CALQ : Comment-en es-tu venu à faire ce métier ?
Loïc Lepape : Après un accident, je me suis retrouvé incapable de travailler. Je devais à tout prix m’occuper, pour moi il n’y a rien de pire que de ne rien faire, de ne rien réaliser. J’avais des bouts d’acier chez moi, un manche de guitare, et je jouais dans un groupe. Borderline. Alors j’ai décidé de me fabriquer une guitare, pour passer le temps.

CALQ : Pourquoi choisir de travailler l’acier ?
Loïc Lepape : La guitare en acier, c’est quelque chose qui existait déjà. James Trussard en est l’un des précurseurs. Je m’étais procuré à l’origine un poste à souder pour réparer une vieille voiture toute rouillée. Il s’avère que j’ai massacré la voiture, mais j’ai compris qu’il fallait que j’apprenne à souder un jour, alors je me suis lancé. La soudure c’est tout un métier ! Je fais ça depuis 8 ans et j’apprends encore aujourd’hui, c’est un travail et une progression constante. Mes guitares ne sont pas parfaites.

La perfection est inatteignable quand on travaille à la main, mais c’est aussi ce qui rend chaque pièce unique, son imperfection, son grain, c’est sa marque de fabrique.

CALQ : Comment fabrique-t-on une guitare sans avoir de formation dans la lutherie ?
Loïc Lepape : On la fabrique mal ! Et on essaie de s’améliorer avec le temps. Au début rien n’était prévu, je n’avais pas de projet particulier, pas de plan de carrière. Je voulais simplement me confectionner une guitare, pour pouvoir ensuite en jouer avec mon groupe de musique. Cette première guitare était lourde, très lourde. Mais elle sonnait bien. Je n’avais pas de compétence en lutherie, mais je savais comment une guitare devait sonner, quel son elle devait rendre. Je pouvais de fait savoir si l’instrument était bon, acceptable musicalement.
Puis j’ai pensé que ça pouvait être une idée de reconversion. Je me suis débrouillé seul, et j’ai appris par l’erreur en m’améliorant au fil du temps. Jérôme Casanova, un ami luthier, m’a donné quelques conseils. J’ai monté un dossier avec la Chambre des Métiers, et nous avons étudié la réussite potentielle d’un projet de ce genre. Je me suis lancé dans l’aventure et j’ai réussi à transformer l’essai, mais c’était très risqué. Ça tient du miracle.

CALQ : Quel est le processus de fabrication d’une guitare ?
Loïc Lepape : J’ai besoin d’un échange direct avec la personne qui me commande une guitare, de lui parler, et d’apprendre à la connaître. C’est pour ça que je ne communique que par téléphone. Je veux discuter avec les gens avant tout, afin de ressentir la personne : savoir si elle est introvertie ou extravertie, savoir quelle est sa personnalité, son caractère, sa culture musicale. Tout cela est souvent implicite, mais grâce à ces informations je peux créer un instrument unique qui ressemblera à son propriétaire et à lui seul. Je fais souvent des suggestions, des propositions.
Sans ces échanges, je proposerais des choses qui n’ont pas la nature de ce que je voudrais réellement faire. J’essaie de travailler pour les autres comme j’aimerais qu’on travaille pour moi.

CALQ : Comment la culture punk influe-t-elle sur ton travail ?
Loïc Lepape : J’écoute beaucoup les Clash, Nick Cave, Robert Smith, Les ramones et les Sex Pistols. Ce que j’aime dans la culture punk, c’est cette capacité à transformer l’inadaptation en art. C’est quelque chose qui m’a guidé, dans ma manière d’appréhender ce nouveau métier, et de faire mes guitares. Être autodidacte, ne pas savoir mais essayer tout de même de faire les choses par soi-même. Dépasser l’inaptitude, cela stimule la créativité.

CALQ : Tu n’as jamais été tenté de partir du Puy ?
Loïc Lepape : Non…Quand je suis à Londres, je rencontre beaucoup de personnes qui ont la même culture que moi, mais c’est bien que cela reste occasionnel, cela donne de la valeur à ces rencontres. Sinon j’en serai blasé, je n’en percevais plus la magie. Finalement, rester au Puy-en-Velay me permet de vivre un quotidien tranquille. Je vis loin de la grande ville et de son agitation, ce sentiment d’oppression et cette course à la performance que l’on subit. Ici c’est un lieu de vie paisible, un ancrage que je n’ai jamais eu et que je veux donner à mon enfant. Je peux travailler tranquillement, faire de l’enduro, vivre mes passions. C’est un mode de vie en accord avec mon travail, quelque chose de vrai et de sincère.